Rechercher

Fissures dans la construction européenne



 

L'année 2018 s'avère difficile pour les investisseurs européens. Pourtant, l'optimisme prévalait au passage de l'année, la plupart des stratèges prévoyaient un marché boursier positif avec une super performance pour les marchés actions européens. Une économie saine, une banque centrale bienveillante, et selon certains, des valorisations attractives par rapport au marché américain étaient les principales raisons de ces prévisions positives.


Les comparaisons sont trompeuses

La réalité est différente. Nous avons écrit à ce sujet en mars de cette année. Nous pensons qu'il y a des raisons de continuer à s'inquiéter du projet européen. Il est fort probable que la prime de risque des actions européennes augmente dans les mois à venir.

Dans un premier temps, nous devons revenir sur un point important : Lorsque l'on compare les marchés d'actions en Europe et aux USA, il ne faut pas oublier que les pondérations sectorielles ne sont pas les mêmes.


Exemple avec les indices MSCI :

Secteur MSCI EUROPE MSCI US Spread

Weigth(%) Weigth(%)

Cons. Discretionnary 10.6 13.1 -2.5

Cons. Staples 13.4 6.7 6.7

Energie 8.3 6.2 2.1

Finances 19.4 13.8 5.6

Santé 12.9 14.1 -1.2

Industries 13.0 9.8 3.2

Information Tech 5.5 25.9 -20.4

Matériaux 8.4 2.7 5.7

Immobilier 1.4 2.8 -1.4

Telecommunication 3.4 2.0 1.4

Utilities 3.6 2.8 0.8

Value Value Spread

Forward P/E 13.9 16.9 -3.0

Price to Book Value 1.9 3.4 -1.5


Depuis 2000, la décote du marché européen sur une base sectorielle comparable est d'environ 8%. Actuellement cette décote est de 6% (source Thomson), ce qui signifie qu'il n'y a pas de "bonne affaire" à investir sur l'Europe. Une décote est justifiée car la rentabilité des entreprises européennes est plus faible et la gouvernance moins bonne. Le raisonnement est le même sur les marchés émergents, de manière encore plus flagrante.

Si un stratège avance l'argument de la valorisation sans le mettre en perspective, fuyez, l'analyse ne vaut rien.


Un grand projet inachevé

Il est vrai que la volonté américaine de renégocier bilatéralement la plupart des accords commerciaux plutôt que multilatéralement a jeté un froid et injecté un certain degré d'incertitude dans l'évolution du commerce mondial. Cependant, l'économie européenne a commencé à ralentir au début de l'année, bien avant les rodomontades de Donald Trump. Les indicateurs de confiance ont chuté depuis des niveaux élevés et la demande de crédit s'affaiblit dans la zone euro. La BCE en est pleinement consciente, c'est une des raisons pour lesquelles M Draghi ne relèvera pas les taux avant juin 2019. Les tensions sur le marché obligataire italien pourraient même retarder davantage tout resserrement de la politique monétaire.


Il existe des signaux politiques inquiétants pour l'Europe, à un moment important de son histoire. L'Europe est un grand projet, au cours des 50 dernières années, les réalisations ont été incroyables. En 2018, trois générations plus tard, l'Europe est bien une réalité financière et économique, un géant mondial, mais malheureusement pas encore une réalité politique, c'est là que le bât blesse.


Le projet est à l'arrêt depuis de nombreuses années. Et c'est là que réside le risque majeur, car les dernières étapes de l'intégration sont les plus importantes et les plus difficiles. Il y a des transferts de souveraineté à effectuer, des Etats membres vers l'Europe. Il faut organiser le budget commun, la fiscalité, la diplomatie, l'armée, la police et la solidarité à travers la péréquation financière et les sociétés européennes de service public. Nous n'avons pas vu d'initiatives sur ces sujets ces derniers mois ou ces dernières années, seuls des points techniques sont à l'ordre du jour, sauf pour les migrants où il n'y a pas de consensus entre les Européens.


La menace populiste

Les mouvements populistes prennent de l'ampleur en Europe. Une grande partie de la population européenne ne bénéficie pas de la reprise, l'appauvrissement de la classe moyenne est une menace pour tous les pays occidentaux, mais cette menace pourrait avoir des conséquences plus importantes en Europe, car c'est un poids lourd financier et économique mais un nain politique. Qui connaît le gouvernement européen ? Il devrait être l'organe exécutif le plus important d'Europe. Le populisme est un repli sur soi et une exacerbation des peurs, les Européens ont besoin de collaboration et d'ouverture.

Quelques exemples récents du succès des europhobes populistes "nationaux".


L'Autriche à l'Est

Lorsque le parti d'extrême droite FPÖ arrive au pouvoir en 2000 aux côtés de la droite traditionnelle, la réaction de l'Europe est, à l'époque, très forte : les relations diplomatiques sont rompues, l'Autriche devient un paria au cœur même de l'Europe. Des manifestations monstres sont organisées dans le pays et à l'étranger contre la coalition. Avance rapide jusqu'en 2017, le FPÖ revient au gouvernement et il n'a pas fait de vagues, pourtant les idées du FPÖ n'ont pas changé. Mieux, Poutine est invité le 18 août au mariage de la ministre autrichienne des affaires étrangères Karin Kneissl du FPÖ, un signal politique fort. L'Europe n'a fait aucun commentaire officiel, pas un seul.


Mauvaises habitudes en Pologne

La réforme judiciaire qui permettra au gouvernement polonais de nommer le président de la Cour suprême bouscule les valeurs de la justice indépendante. Une procédure d'infraction contre la Pologne est en cours. Le gouvernement polonais est clairement europhobe, malgré les nombreuses subventions dont bénéficie le pays.


Il y a longtemps en République tchèque

Pour le 50e anniversaire du Printemps de Prague, quelques cérémonies sont organisées, aucune grande foule n'y assiste, les jeunes ne sont pas intéressés. Le président tchèque Milos Zeman ne participe pas car il est pro-russe.


Hongrie autoritaire

La liberté d'expression des médias est restreinte. Georges Soros, qui finance une université dans son pays, est qualifié d'"ennemi du peuple" par un membre du gouvernement. La Hongrie a interdit aux universités enregistrées à l'étranger de dispenser des cours sur le sol national. La loi vise spécifiquement l'université de M. Soros. Le gouvernement est devenu populaire en raison de son attitude intransigeante à l'égard des flux de migrants.


L'Allemagne se cache

Merkel est réélue mais affaiblie. Elle est une pro-européenne pragmatique. L'accueil de plus d'un million de migrants en 2016 lui a coûté cher. L'Allemagne doit être un des moteurs de la construction européenne avec la France. La CSU bavaroise joue aussi avec les peurs des gens, les populistes gagnent du terrain sous la pression du parti d'extrême droite AfD.


Un nouveau venu à Bruxelles

Steve Bannon, ancien conseiller spécial du président Trump a annoncé qu'il établissait sa fondation "The Movement" dans la capitale belge. Ce n'est pas anodin. C'est un homme de médias qui veut booster les idées d'extrême droite à travers l'Europe. Il confirme qu'il existe aujourd'hui un espace politique pour les nationalistes purs et durs. La rhétorique du repli sur soi et des "étrangers = danger" n'est plus un faire-valoir pour l'électorat européen.


Le Royaume-Uni et le Brexit

Le Brexit est un véritable gâchis. Cela montre qu'il est difficile de quitter l'Union sans créer d'importants problèmes juridiques et surtout une grande incertitude, néfaste pour l'économie. Une rhétorique populiste a gagné le vote du Brexit, nous sommes maintenant confrontés à la complexité du démantèlement de ce qui a été construit au cours des 40 dernières années.


Le principal danger vient de l'Italie

C'est un pays clé de la construction européenne. Matteo Salvini se comporte comme le chef du gouvernement et phagocyte ses alliés. Le ministre des Affaires étrangères d'extrême droite a fait la une des journaux en refusant que les réfugiés de l'"Aquarius" débarquent sur les côtes italiennes. Il a déjà annoncé que l'Europe mettrait l'Italie sous pression lors des discussions sur le budget 2019 en septembre, et que le pays ne devrait pas se laisser faire. Sa réaction après l'effondrement du pont Morandi à Gênes a été un modèle de mauvaise foi et de contre-vérité. La Commission européenne a publié une déclaration officielle pour démentir ses fausses accusations, on aurait pu s'attendre à ce que le président Macron et la chancelière Merkel remettent M. Salvini dans le droit chemin. Grâce à sa position populiste, M. Salvini est plus populaire aujourd'hui que lorsqu'il est entré au gouvernement.


This comes at a time when Europe is lonely, his American friend has moved away. It had begun before the arrival of D. Trump at the White House, with his election the process accelerated. After all, Mr. Trump is a populist. The United States will not help Europe, on the contrary, they will not hesitate to divide it.


The same goes for Putin who will not hesitate to divide the Europeans, each time there is an opportunity. His coming to Graz was a very successful media coup. He will encourage all initiatives that will attract sympathy for him. For him it is even better if Europe undermines itself from the inside.


There are cracks in the European project. These cracks need to be taken care of, otherwise the whole edifice will collapse. It is not a forecast, it will happen if Europe doesn’t become a united country.


Les marchés financiers vont en tenir compte

Les marchés financiers ont commencé, timidement, à prendre ces éléments en considération. La prime de risque devrait continuer à croître avant les prochaines élections européennes de mai prochain. D'ici là, les négociations budgétaires italiennes seront sous les feux de la rampe. Le gouvernement de Conti voudra probablement mettre en œuvre un budget de relance, avec un déficit beaucoup plus élevé que celui annoncé par le précédent gouvernement italien (0,8 %). La Commission européenne aura l'air embarrassée car l'Italie n'est pas la Grèce. Un conflit ouvert avec l'un des pays fondateurs de l'union aurait un effet très négatif sur les primes de risque et les spreads de crédit. Ainsi, la probabilité est élevée que la sous-performance des actions européennes par rapport aux États-Unis se poursuive dans les mois à venir, même dans un contexte de valorisation des actions plus faible sur une base comparable.


Pour terminer sur un ton positif, le jeune président Macron est un réformateur. Il a battu les populistes en France l'année dernière ; réussira-t-il à rallier les Allemands à sa cause européenne ? Espérons-le. En Espagne aussi, un gouvernement dirigé par la gauche pourrait être un allié de poids dans un contexte de réformes, cependant des élections seront nécessaires pour renforcer la position de M. Pedro Sanchez au parlement espagnol.

Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir.