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La prime de risque de l'Europe

Dernière mise à jour : 14 août


Europe, prime de risque

Les élections italiennes du 4 mars ont livré leur verdict, et c'est la commedia dell'arte. Elles sont symptomatiques d'une tendance qui dépasse largement le cadre transalpin.


Lassitude démocratique

Les extrêmes et les populistes ont remporté plus de 50% des voix. Tous s'arrachent les clés du pouvoir, les partis traditionnels volent en éclats. Ce n'est pas forcément une surprise, dans ce pays où il fait si bon passer des vacances, mais qui change de gouvernement une fois par an en moyenne.


Une tendance

Cela fait quelques années que les élections organisées dans les pays européens nous tiennent en haleine. La montée des forces "anti-système" est impressionnante. Partout dans l'Union, les partis de gauche pro-capitalistes ont été balayés, leur électorat a fondu, c'est le cas en France, en Allemagne, en Autriche, en Espagne, et dans de nombreux pays de l'Est. Aujourd'hui, le centre droit traditionnel est confronté à la même perte de confiance et se radicalise. Pour gagner, les droites durcissent leur discours et surfent sur les peurs de leurs concitoyens, comme l'immigration, le terrorisme ou la numérisation.

On le sait, la tendance n'est évidemment pas seulement européenne, comme on l'a vu avec le Brexit et l'élection de Donald Trump. On pourrait aussi citer Dutertre aux Philippines ou Erdogan en Turquie ; leur arrivée au pouvoir ou l'évolution de l'exercice de celui-ci n'est pas très rassurante. Alors que nous sommes dans un cycle de croissance globale et synchronisée, il y a une lassitude démocratique des populations, qui permet à des personnalités autoritaires d'obtenir d'excellents résultats dans les sondages.


Les fragilités de la zone euro

Cette évolution, bien que générale dans les pays occidentaux, comporte des risques plus importants pour la zone Euro et la construction européenne. En effet, les institutions de la région sont fragiles. La BCE à travers son président Mario Draghi peut donner le sentiment que la gouvernance est bonne et que le projet européen est durable. Il est vrai que les achats d'obligations par la banque centrale, même s'ils sont critiqués pour leurs effets à long terme, ont apporté un répit important aux pays les plus fragiles de la zone euro. La crédibilité de l'institution a permis de calmer les marchés financiers et d'abaisser les coûts de financement de la dette publique à des niveaux si bas qu'ils étaient inimaginables il y a encore quelques années.


Pourtant, la zone euro manque encore cruellement de gouvernance. Pour que la monnaie unique devienne durable au même titre que le dollar ou le franc suisse, il reste des étapes importantes à franchir. Il est urgent d'instaurer une politique fiscale et un budget européens. La solidarité doit être mise en œuvre ; les Etats les plus riches de la zone doivent apporter leur soutien aux plus pauvres. Ainsi, l'Allemagne doit être plus généreuse envers les pays du sud. Aujourd'hui, l'Europe "coûte" à l'Allemagne 0,4 % de son PIB si l'on considère sa contribution nette. C'est largement insuffisant, car la croissance économique n'a pas été et ne sera pas homogène dans les pays de la zone euro. Pire, il est probable que les disparités s'accroissent entre le nord et le sud, dans les années à venir puisque les meilleurs éléments des régions dites "pauvres" émigrent vers les régions prospères où les perspectives sont meilleures.


Le fossé Nord-Sud

En outre, si l'on regarde de plus près, on constate que la méfiance envers les pays du sud de la zone euro demeure. En étudiant les flux financiers intra-zone, que l'on peut obtenir via les statistiques Target2 : on constate que l'Allemagne est excédentaire de 882 milliards d'euros et que l'Espagne est déficitaire de 399 milliards ainsi que l'Italie pour 433 milliards (à fin janvier 2018). Ces déséquilibres n'ont fait que s'accentuer ces dernières années, même si leur taux de croissance a diminué ces deux dernières années. Si l'Italie devait faire défaut sur sa dette aujourd'hui, cela coûterait à l'Allemagne environ 150 milliards d'euros, soit un peu plus de 5 % du PIB. Nous n'en sommes évidemment pas encore là, mais l'Europe s'y dirige.


Il y a de nombreux projets européens à lancer, il faut revoir les principes de subsidiarité entre les États membres et la Commission, mettre en place une politique de défense commune, réguler la concurrence fiscale et bien d'autres choses encore. Rome ne s'est pas construite en un jour, et pourtant le temps presse. Maintenant que Mme Merkel a formé un gouvernement, on attendra avec impatience les initiatives qui seront prises avec le président Macron pour relancer le processus d'intégration européenne.


Une décote très équitable

Sur les marchés actions, le manque de visibilité à long terme implique une prime de risque supplémentaire pour les actions de la zone euro par rapport à leurs homologues américaines. Il faut également ajouter que la rentabilité est plus élevée au pays de l'Oncle Sam. Ainsi, si l'on ajuste le poids des secteurs, pour comparer des pommes avec des pommes, la décote européenne se situe autour de 11,5% à la fin du mois de février (Source : Thomson Financial). Elle n'est pas loin de la moyenne des 15 dernières années (8%). Compte tenu des incertitudes à long terme qui pèsent sur les actifs européens, il semble que cette décote soit tout à fait raisonnable. Aussi, sans la volonté farouche du couple franco-allemand et de la Commission européenne de renforcer la cohésion, l'écart de valorisation pourrait bien s'accroître.


Nous sommes surpris que cet aspect des valorisations entre les deux zones ne soit pas plus souvent évoqué. C'est probablement parce qu'il n'est pas politiquement correct. Espérons que le temps qui nous sépare de la prochaine récession soit encore long, car depuis 2008, les populations de la zone euro ont été testées et sont devenues craintives.


Favoriser les actions américaines

Dans ce contexte, les élections italiennes ne changent rien. Elles nous rappellent simplement que le temps joue contre l'inaction et que si rien n'est fait, nous aurons, dans un jour pas si lointain, un dirigeant europhobe dans un des pays fondateurs de l'Union qui sera lui-même entouré d'autres dirigeants très hostiles à l'Union, avec une volonté de repli. Dans ce cas, la crise qui a secoué l'Europe en 2011 résonnera comme une anecdote sur ce qui pourrait se passer alors.

En attendant des annonces encourageantes pour plus d'intégration et de solidarité de la part des dirigeants européens, il est judicieux de privilégier les actions américaines.

[1] Target2 est le système de règlement brut en temps réel. Il fonctionne sur une plateforme unique. Des relations commerciales sont établies entre les utilisateurs de Target2 et la banque centrale respective. Le déficit est la partie du déficit de la balance courante qui n'est pas compensée par des importations de capitaux.